Entretien avec Paul Watson

Entretien avec Paul Watson – Cofondateur de Greenpeace et président de Sea Shepherd (Avril 2010) – Traduction Traduction Lamya Essemlali (Sea Shepherd France).

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Ludovic SAVARIELLO (LS) : Paul Watson, vous allez au mois de Mai débuter une campagne contre la pêche illégale de thon rouge en Méditerranée. Pourriez-vous préciser les objectifs de Sea Shepherd pour cette mission ?

Paul WATSON (PW) : Sea Shepherd est une organisation anti-braconnage. De nombreuses lois existent pour protéger les océans mais très peu de moyens sont mis en place sur le terrain pour les faire respecter. Nous ne sommes pas une organisation de protestation, notre objectif n’est pas  uniquement de témoigner et de dénoncer les actions illégales en mer mais d’intervenir pour les empêcher. En Méditerranée, la pêche illégale représente jusqu’à 50% de la pêche totale (dépassement de quota, pêche hors saison, transbordement en mer, méthodes de pêche destructrices et non sélectives, ciblage d’espèces protégées ou d’individus juvéniles sont autant de pratiques largement répandues). En 2005, l’ONU estimait à environ 600 le nombre de bateaux pêchant illégalement en Méditerranée !

La pêche illégale représente la principale menace pesant sur la biodiversité et les écosystèmes marins. Très mal endiguée, elle réduit à néant tous les efforts de conservation entrepris par ailleurs.

Notre campagne en mai prochain ciblera essentiellement la pêche illégale du Thon Rouge, hautement prisé sur le marché nippon. Victime de son succès, en Méditerranée, le Thon Rouge est pêché en quantité 4 fois supérieure à ce qu’il faudrait pour assurer  la survie de l’espèce.  Par exemple, en 2006 :

Quotas scientifiques recommandés : 15 000 tonnes

Quotas accordés aux pêcheurs par l’Europe : 32 000 tonnes

Quantité pêchée (estimation minimum) : 60 000 tonnes

LS : Avez-vous eu des relations avec le gouvernement français quant au déploiement de cette mission ?

PW : J’ai donné une conférence fin mars, en présence de l’Etat Major de la  Marine Française et de nombreux officiers. Leur réaction a été plutôt amicale, ils ont bien compris que Sea Shepherd ne cible que les activités illégales, la Charte Mondiale pour la Nature des Nations Unies nous en donne la légitimité. Nous travaillons à faire appliquer les lois que ce même gouvernement a signées mais qu’il ne fait pas suffisamment respecter. Nous sommes du même côté.

LS : Cette année, les quotas de prises de thons rouges ont été fixés à priori à 15 milles tonnes. Vous affirmez que 60 milles tonnes sont, en fait, prélevés chaque année. Quels sont les acteurs de cette filière illégale couvrant les activités de pêche, de conditionnement et de ventes ?

PW : Un nombre relativement restreint de gros armateurs se partagent le marché extrêmement lucratif du Thon Rouge. Les subventions publiques leur ont permis d’acquérir des navires ultra modernes, très coûteux et dotés d’une technologie de type militaire qui leur permet de traquer les thons dans les moindres recoins. Des navires de pêche, aux fermes d’embouche en passant par les navires remorqueurs, les illégalités sont partout.

LS : Lamya Essemlali, quelle va être la contribution de Sea Shepherd France dans cette mission ?

LM : La campagne étant lancée depuis la France, la structure française apporte un soutien logistique et financier et constitue un pilier de communication important. La présence de Paul Watson en France début Avril et les conférences tenues ont eu notamment pour objectif de préparer l’opinion publique et les médias à  notre venue en Méditerranée. Resituer les enjeux, rappeler les urgences et expliquer les objectifs et les modes d’action de Sea Shepherd en général et de cette campagne méditerranéenne en particulier.

LS : Paul Watson, vous séjournez actuellement en France pour la préparation de cette mission. Quel est votre analyse sur la capacité de notre pays à mettre en place des mesures écologiques initiées par le grenelle de l’environnement.

PW : Je n’ai aucune confiance dans les politiques. Je pense que d’une manière générale, les gouvernements ne résolvent pas les problèmes, ils en sont plutôt à l’origine. C’est du peuple que viendra la solution, d’individus passionnés et concernés. C’est le gouvernement qui a subventionné de manière anarchique le développement d’une flotte de navires industriels absolument disproportionnée pour l’exploitation de populations naturelles comme les Thons Rouges. Les sommes engagées font qu’il est aujourd’hui difficile de faire marche arrière. Ils ont crée un monstre qui est en train de mener les Thons Rouges à l’extinction.  Il s’agit désormais de trouver de toute urgence une solution pour sortir de ce cercle vicieux et sauver le Thon Rouge du marché hautement spéculatif dont il fait l’objet et qui aura raison de l’espèce d’ici 2012 si des mesures drastiques ne sont pas prises. Vu les résultats de la CITES (qui a refusé d’interdire le commerce de l’espèce) en mars dernier, il y a lieu de s’inquiéter.

LS : Vous vous êtes fait connaître pour votre lutte active contre la chasse aux baleines dans le sanctuaire qui leur est réservé en Antarctique. Serge Orru, directeur général WWF a déclaré dans une interview que « tout le monde est d’accord pour sauver les baleines mais dés qu’on parle de faire une pause sur les pesticides, le nucléaire ou les autoroutes, les forces rétives se cabrent ». Partagez-vous cette analyse ?

PW : « Tout le monde est d’accord pour sauver les baleines » à priori, oui. Mais plusieurs pays (Norvège, Islande et Japon) chassent des baleines en plein sanctuaire baleinier, commercialisent la viande, en violation du moratoire international de 1986, du traité de l’Antarctique et de la CITES et  aucune force d’interposition sur le terrain n’est présente pour les en empêcher et absolument AUCUNE sanction n’est prise à l’égard des pays braconniers. Un rapport scientifique publié dans SCIENCE en 1996 démontre la présence de baleines bleues sur les étals japonais. En danger critique d’extinction avec 1% de populations initiales subsistant, les scientifiques s’accordent à dire que le braconnage explique sans doute le fait que les populations ne se régénèrent pas malgré l’entrée en vigueur du moratoire il y a 24 ans ! Donc tout le monde est d’accord pour sauver les baleines, il ya des lois pour les protéger mais en 2010, elles continuent de mourir sous les coups de harpon explosif, même en plein sanctuaire baleinier ! Donc effectivement, si on arrive même pas à protéger un animal aussi charismatique que la baleine, alors même que des lois existent déjà pour ça, je veux bien croire qu’il est difficile d’avancer sur des pratiques légales comme l’usage de pesticides ou le développement du nucléaire.

LS : Votre analyse vous amène à affirmer que les grands changements de l’histoire ont très souvent été opérés à partir de la volonté d’une personne ayant réussi à insuffler un leadership. Votre politique activiste s’inscrit d’ailleurs dans cette analyse. Néanmoins, dans une société en pleine mutation, les populations deviennent plus en plus segmentées. Pensez-vous que les changements indispensables à l’humanité peuvent se réaliser comme ceux des siècles derniers ?

PW : De tous les mouvements sociaux qui ont été engendrés grâce à un ou quelques individus qui ont su emmener avec eux tout un peuple, aucun n’avait une portée aussi universelle que l’écologie. La société est peut être divisée mais nous avons tous un dénominateur commun : nous partageons tous cette planète. Si nous détruisons les océans, la civilisation humaine disparaîtra dans sa globalité, les plus riches d’entre nous auront peut être un léger sursis mais le résultat sera la fin du règne humain dans sa globalité. Donc si il ya un combat qui devrait rassembler tout le monde, c’est bien celui-ci. Nous devons apprendre et très vite, à vivre en harmonie avec le monde naturel, sinon nous disparaîtrons dans l’enfer sur terre que nous aurons nous même crée. Par arrogance, par bêtise, par cupidité. J’espère que le sursaut général se produira rapidement car nous manquons de temps.

LS : Les plongeurs devraient être les ambassadeurs de la protection des océans. Pourriez-vous me faire un portrait robot d’un plongeur que vous qualifieriez d’ambassadeur ?

PW : La règle élémentaire pour un plongeur est selon moi d’une part de ne rien prendre et d’autre part de ne rien laisser derrière lui. Ne laisser aucune trace de son passage et n’emporter avec lui que les images d’un paradis sous marin qu’il aura su laisser tel qu’il l’a trouvé. Un plongeur qui a quelques années de pratique derrière lui a normalement pu voir de ses yeux l’appauvrissement des océans, il a vu des zones encore riches de vie il n’y a pas si longtemps transformées en déserts. Il cherche les requins, les baleines, les Thons, autrefois abondants, devenus aujourd’hui si rares… Parce qu’il l’a vécu, il est en mesure de transmettre avec autant d’authenticité et de conviction  le caractère bien réel de la mort progressive des océans à tous ceux pour qui, tout ceci reste très abstrait. Je pense que les plongeurs ont un devoir de transmission. Transmettre à ceux d’entre nous qui sont déconnectés des océans et qui ne voient pas l’impact de leur comportement quotidien sur les océans. Faire prendre conscience à l’opinion publique que loin de nos yeux humains, quelque chose d’extrêmement grave est en train de se passer et qu’il est encore temps de changer le cours des choses.