Le grand du blanc : André Hartman

6 feet 4 inches de haut soit à peu près 1 mètre 92, une stature imposante, des yeux d’un bleu azur, un visage tanné par le soleil derrière une barbe digne de Robinson Crusoë, André Hartman, comme tous les jours, salue amicalement sa vieille connaissance de 4 mètres de long, pesant plus d’une tonne, aux yeux d’un noir profond et à la denture déchiquetée lui valant son nom latin : Carcharodon Carcharias.

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Je suis surpris par ce rituel entre cet homme et cet animal lorsqu’ils se retrouvent pour un contact furtif. En effet, comme hypnotisé, le grand blanc semble apprécier la main d’André lorsque celle-ci effleure son museau.

Grand requin blanc

Sa première rencontre avec un requin blanc, André ne l’oubliera jamais. Cela s’est passé en Afrique du Sud, non loin du Cap de Bonne Espérance, à « False Bay ». « En 1977 », me raconte André,  « j’étais dans l’équipe de chasse sous-marine d’Afrique du Sud. Je chassais donc beaucoup entre le Cap et Gansbaai. J’avais l’habitude de fréquenter cette baie et je revenais systématiquement sur la plage en passant à côté d’un petit rocher hébergeant une colonie de phoques à fourrure du Cap. D’habitude, j’en voyais autant sur cette roche que sous l’eau. Mais ce jour là, je n’en vit aucun nager. En tirant sur mon bout pour ramener les poissons péchés à côté de moi, j’ai remarqué un léger remous juste derrière mes prises. J’étais persuadé que quelques poissons étaient venus voler mon garde-manger. Continuant mon geste, j’aperçus soudain un œil noir sorti de l’eau et là terrifié, je compris que c’était un grand blanc. La tête dans l’eau, je le vis surgir du fond, juste sous moi, la bouche grande ouverte. Mon harpon fut happé par le requin jusqu’au dévidoir. C’est alors que je lui mis ma main sur l’œil gauche, le privant donc d’une partie de ses sens. Surpris, le requin disparut vers le fond. Arrivé sur la plage, je suis resté allongé pendant plusieurs minutes en me jurant de ne jamais plus me mettre à l’eau.»

Grand requin blanc

A écouter cette histoire, on pourrait penser que le requin blanc est fidèle à l’image donnée par le film « les dents de la mer » tiré du roman « Jaws » de Peter Benchley. La bande annonce est d’ailleurs percutante : « Il existe toujours une créature qui a survécu à des millions d’années d’évolution sans changer, sans éprouver de passion et sans aucune logique, une machine qui dévore gratuitement, une mâchoire qui n’existe que pour tuer, qui attaque et engloutit n’importe quoi, comme si Dieu avait crée le diable et lui avait donné des mâchoires ». Malgré sa mésaventure, André Hartman sourit quand il entend cela. « J’ai vraiment été très surpris quand j’ai vu le film car ce n’était pas du tout l’image que j’avais du grand requin blanc. Ce dernier attaque lorsqu’il est sûr que sa proie est suffisamment riche en graisses. Les accidents sur les êtres humains sont des erreurs. D’ailleurs, l’attaque se solde 3 fois sur 4 par un dédain car nous ne sommes pas une proie assez énergétique pour lui. ». Les chiffres sont là pour confirmer les propos d’André. Selon, l’International Shark Attack File, 74 cas mortels ont été recensés en un siècle : dérisoire face aux 1 700 000 tonnes de requins pêchés en 2002 par l’homme…

En regardant André nager avec ces animaux, les toucher et leur faire ouvrir la gueule en surface, je réalise que ce personnage passe sa vie à observer la nature dans le but de la comprendre. « Je n’ai rien appris à l’école », me dit-il. « Je passais mon temps à regarder par la fenêtre le comportement des oiseaux. D’ailleurs, lorsqu’un requin approche du bateau, je peux très souvent le voir grâce aux mouettes pointant leur bec à l’aplomb du grand blanc. Avec leurs piaillements, j’ai l’impression qu’elles me crient : putain, putain, requin, requin ! ». Ainsi, passer des heures à côté de lui sur la plateforme arrière de son bateau revient à prendre un cours pratique sur le comportement de ces animaux. « Tu vois, lorsque la surface est calme, le requin est toujours calme. Par contre, lorsque la surface de l’eau est agitée, le requin est toujours stressé, excité. »

La vie d’André est à l’image du personnage : riche et variée ! Jugez plutôt : jusqu’en 1980, André travaille comme musicien dans l’armée Sud Africaine. Ensuite, de 1981 à 1996, il se spécialise dans la recherche d’épaves et trouve trois cargaisons dont il est aujourd’hui propriétaire à 85 % (le reste appartient à l’état). En 1996, il décide d’ouvrir à quelques miles de Dyer Island, Marine Dynamics, centre spécialisé dans la plongée en cage. Il n’est que le 4ème à créer, à cette époque, ce genre d’affaire mais sa connaissance du requin va l’amener à travailler avec les plus grands et à participer à de nombreux tournages de documentaires pour le National Geographic, Discovery Channel et la BBC.

 

Il est vrai que le fait de voir un homme ouvrir la gueule d’un requin blanc laisse présager une profonde connaissance de l’animal et bouleverse par la même occasion toutes les idées reçues. « C’était au tout début, en 1997 », raconte André, « les blancs attirés par le chum (mixture à base de foies de requins) venaient systématiquement tourner autour de la plateforme arrière entre les deux moteurs de mon catamaran. Certains mordillaient l’embase des moteurs, histoire de goûter. Ceux qui essayaient cette dégustation étaient très surpris par la dureté de cette proie et disparaissaient souvent pour toute la journée. J’ai donc commencé à les repousser avec la main afin qu’ils ne viennent pas sur le moteur et je me suis aperçu qu’ils étaient très surpris de ce contact sur leur museau. Les scientifiques appellent cela une immobilité tonique et pensent que les ampoules de Lorenzini* sont responsables de ce phénomène. »

De là à nager avec eux sans cage, il n’y avait qu’un pas à franchir. Le premier ne pouvait être qu’André ! « En 1997, un scientifique américain souhaitait à tout prix nager avec eux. Chaque fois qu’il se mettait à l’eau, il palmait en direction du requin en pointant un harpon sur lui. Face à ce comportement, le requin partait alors systématiquement vers le fond. Je lui répétais qu’il n’y arriverait pas comme cela. Il rétorquait à chaque fois que c’était lui le scientifique et qu’il savait ce qu’il faisait. Un beau jour, excédé par mes conseils, il m’a dit : vas y toi si tu sais si bien faire. Je lui ai alors montré ! »

Aujourd’hui, André est chargé de la sécurité lors des tournages sous-marins. Il donne aussi un coup de main pour le marquage du grand blanc malgré une certaine difficulté à travailler avec la communauté scientifique. «  J’ai vraiment du mal avec eux », explique-t-il, « car ils considèrent que tous ce qu’ils lisent de leurs confrères est vrai. Moi, je suis tous les jours avec les requins et je me contente simplement d’essayer de comprendre ce que je vois. Par exemple, lorsque le vent du sud souffle, il y a très peu d’activité avec les requins. Par contre, lorsque le vent passe du Nord Ouest au Sud Ouest, on constate très souvent une très forte présence des grands blancs dans le secteur. La luminosité est aussi importante. Lorsqu’il fait beau, les requins sont plus nombreux. C’est amusant d’observer leurs comportements. Tu vois, les gros de 4 à 5 mètres connaissent bien leur environnement. Ils n’ont peur de rien et savent précisément de quoi ils peuvent tirer profit. Les petits de 2 à 3 mètres sont eux à un stade de découverte. Ils n’ont pas de capacités de décision. Ils goûtent donc à tout ce qui se présente, histoire de voir ! Néanmoins, ici on les appâte uniquement avec du requin et pas du thon, proie les excitant énormément. D’ailleurs, je ne pourrais pas nager en Australie avec les requins blancs car, là bas, ils utilisent le thon comme appât».

Aujourd’hui, 8 sociétés à Gansbaai proposent des plongées en cage avec le requin blanc. Sur l’état de la concurrence, André répond qu’il « pourrait y avoir beaucoup plus de sociétés effectuant ce genre de prestations sur Gansbaai. Mais cela entraînerait une diminution des chances de voir les requins par bateaux ».

Actuellement, le requin blanc est une espèce en danger. Elle est d’ailleurs protégée en Afrique du Sud depuis 1991, en Australie, en Namibie, aux Maldives et dans une partie des Etats Unis. André précise : « Les pêcheurs ne tuent pas volontairement le requin blanc car il n’a pas de valeur commerciale hormis la vente illégale de mâchoires au marché noir pour des sommes supérieures à 1500 euros. Le problème essentiel repose plutôt sur la baisse des ressources dues à la pêche intensive. Le requin blanc se rapproche alors des côtes pour chasser d’autres proies ».

Carcharodon Carcharias ne se prête pas à l’anthropomorphisme car c’est un prédateur redoutable. L’image d’André posant sa main sur la gueule du grand blanc est symbolique. L’espèce humaine apparue si tardivement par rapport aux requins est aujourd’hui en train de les anéantir. Même Peter Benchley, en partie responsable de nos cauchemars sur le requin avec son roman « Jaws » se repentit aujourd’hui. Je le laisse donc conclure : «Si l’homme qui est apparu longtemps après lui devait être la cause de son extinction, ce serait plus qu’une tragédie écologique : une perversité morale. »**

* Ampoules de Lorenzini : Il s’agit de petites vésicules situées à quelques centimètres sous la peau et communiquant avec l’extérieur par un canal rempli de substance gélatineuse. Les centaines de pores visibles sur la tête et le museau des requins sont les ouvertures de ces canaux vers l’extérieur. Les ampoules de Lorenzini sont des électro-récepteurs, destinés à transmettre les stimuli produits par de très faibles champs électriques. Ces organes servent à identifier la proie et fonctionnent d’après le principe selon lequel tous les êtres vivants (l’homme inclus, comme le prouvent les mesures du phénomène fournies par les électrocardiogrammes et les électroencéphalogrammes) produisent un champ électrique. Ces ampoules doivent leur nom au médecin italien qui les décrivit pour la première fois en 1678.

** Extrait du National Geographic, Avril 2000.

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