Quand Orca fait sa loi en Norvège

La mer éclairée par un soleil rasant et paradoxalement au zénith se pare d’un voile gris anthracite. Les reflets argentés de cette lumière froide suivent le mouvement des vagues et perturbent mon regard s’efforçant de guetter, au loin, une brève apparition d’une dorsale noire.

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Soudain, une voix me fait sursauter : «  Staur hval ! Staur hval ! ». Magnë, notre guide, ne peut retenir sa joie à la vue de ce que nous attendons tous et oublie que personne sur le bateau ne comprend le norvégien et encore moins l’argot. « Staur hval » signifie littéralement « le baton de la baleine ». En effet, à quelques dizaines de mètres devant moi, un véritable « baton noir » dressé droit vers le ciel apparaît, puis un deuxième, puis un troisième. Les orques sont donc bien là, fidèles à leur rendez-vous annuel dans les eaux norvégiennes du Vestfjord situé à 250 km au nord du cercle polaire. Leur séjour dans les îles Lofoten s’étale d’octobre à janvier. Durant cette période, une population d’au moins 500 individus séjourne dans les fjords en suivant le cycle migratoire des harengs de l’Atlantique du Nord Est. Ces poissons, rassemblés en période hivernale dans les eaux norvégiennes, représentent un formidable garde manger pour les orques.

Magnë, responsable du club de plongée Lofotdykk, nous invite à nous préparer. Notre bateau avance et je distingue maintenant très nettement les formes. Le souffle est également très caractéristique. En effet, l’air contenu dans les poumons des orques est chaud et la quasi-totalité de celui-ci va être renouvelé lors de la respiration. Ce renouvellement doit donc se faire rapidement. L’air est violemment expulsé et le résultat est un geyser de brume chaude, d’une hauteur allant de 1,5 à 4,5 mètres. La brume contient également des sécrétions des parois allant des poumons jusqu’à l’évent ce qui rend l’odeur désagréable. A la fois excité et méfiant de pouvoir approcher un des plus grands prédateurs régnant sur toutes les mers du globe, j’oublie à cet instant que l’eau est à 4°C et que dehors il fait beaucoup plus froid (entre –10 °C et –20 °C). Nous nous rapprochons très vite d’une zone où cohabite une dizaine de dorsales noires et une centaine de mouettes. Sitôt immergé, j’obtiens de suite l’explication de ce rassemblement. Les orques sont en train de chasser les harengs et les mouettes profitent des restes. Orcinus Orca est la seule espèce de la famille des delphinidés pouvant se nourrir d’animaux à sang chaud. Il me revient à l’esprit un passage de la fabuleuse série « Blue Planet » de la BBC où ces animaux chassaient une baleine à bosse au large des eaux californiennes. En Norvège, les populations d’orques nomades ont adapté leur régime alimentaire aux opportunités géographiques. On estime qu’un individu de taille moyenne a besoin de 250 kg de nourriture, soit environ 4% de son poids.

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Devant mon masque, la chasse commence. Les orques resserrent d’abord le banc de harengs. Pour cela, ils lâchent des bulles d’air, émettent des clics frénétiques à haute fréquence et avec un fort niveau sonore (200 décibels) pour neutraliser leurs proies. Elles entourent l’énorme masse ovoïde en montrant leurs flancs blancs afin de faire monter la panique à son paroxysme. Tels des matadors, les orques s’approchent les unes après les autres, se retournent et, d’un violent coup de queue, assomment les proies puis foncent dans la masse pour les dévorer. 400 à 500 poissons finissent ainsi dans l’estomac de chaque individu. Néanmoins, à mes yeux, le banc n’a pas l’air d’avoir diminué tant la quantité de poisson est impressionnante. Un petit, plus curieux que les autres, vient me voir. Sa mère vient me faire comprendre de ne pas le toucher, j’obéis….

De retour sur le bateau, les commentaires fusent. Au loin, j’aperçois les pêcheurs et leurs filets. L’industrie de la pêche représente 70 % de l’activité des îles Lofoten. Christophe Guinet, chercheur au Cebas / Cnrs donne son avis sur la question de l’interaction entre les orques et les pêcheurs norvégiens : « ils chassent le même type de proies et visiblement il y a beaucoup d’interaction entre les pêcheries et les orques, surtout la nuit où les orques n’hésitent pas à pénétrer dans des seines tournantes (filets traînés sur des fonds sableux) pour se nourrir ou récupérer les harengs blessés en périphérie….Pour le moment, et du fait d’une gestion très stricte des stocks de harengs par les services de pêches norvégiens, les choses semblent se passer plutôt bien, même si les pêcheurs considèrent que les orques sont des concurrents très sérieux ».

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Durant la période d’octobre – novembre, rencontrer des orques dans les fjords des îles Lofoten est quasiment assuré car ces individus sont très nombreux et Magne possède le bateau le plus rapide de la région ce qui permet de passer très rapidement d’un site à un autre. Le « whale watching » durant cette saison est donc une activité importante mais s’organise néanmoins de manière intelligente. Lofotdykk est un des seuls clubs à proposer l’approche des orques en PMT. Magne propose d’ailleurs dans la semaine 2 ou 3 jours pour la découverte des orques et 2 ou 3 jours de plongée. Christophe Guinet donne  son avis sur cette activité : « Tout est question du niveau d’exposition aux activités du whale watching, nombre de bateaux et nombre d’heures passées avec les orques. Mais, plus vous interagissez avec n’importe quel animal sauvage plus vous affectez son mode de vie (bruit des moteurs, plongée avec les orques qui se nourrissent et qui abandonnent leur boule de poissons…). Ce qui est peut-être acceptable et supportable à petite échelle devient en effet préjudiciable à grande échelle. Heureusement, les orques sont surtout présents en période hivernale où les journées sont courtes et donc le temps d’accès relativement limité » (4 heures de soleil dans la journée en octobre et novembre).

Les eaux des côtes des îles Lofoten sont extrêmement nourricières grâce au Gulf Stream et les deux plus grands prédateurs de la planète, l’homme et l’orque, profitent de cette situation. Le Gulf Stream est un courant chaud de l’Atlantique Nord né entre la Floride et Cuba, se dirigeant vers le Nord, puis vers le Nord-Est. Au-delà de Terre-Neuve, le Gulf Stream se prolonge par la « dérive Nord-Atlantique » qui se fait sentir jusqu’aux côtes de Scandinavie. Ainsi, prendre 2 ou trois jours pour plonger dans ces eaux poissonneuses donne l’occasion de découvrir des fonds très surprenants. Dans une eau limpide, des forêts de kelps abritent une multitude d’espèces dont la plus étrange est sans nul doute le poisson loup. Il est très surprenant de rencontrer par ailleurs des espèces habituellement rencontrées en Mer Rouge ou en Méditerranée comme des milliers d’anémones aux couleurs éclatantes ou des galatées accrochées à des branches de coraux mous. Ambiance étrange pour ces plongées où le soleil, fébrile, diffuse la lumière par halots.

La nuit tombée, ce lieu hors du commun nous offre, comme un cadeau d’adieux, le spectacle d’une aurore boréale aux multiples couleurs. La nature semble rester figée dans ce paradis naturel où les orques trouvent refuge. Un voyage à faire absolument.

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Fiche signalétique

Classe : mammifères.

Ordre : cétacés.

Famille : delphinidés.

Longueur : 5.5 à 9.8 mètres.

Poids à la naissance : 180 kg.

Poids : 2.6 à 9 tonnes.

Vitesse de déplacement : 7 à 8 km/h mais en cas de nécessité ou de chasse, cette vitesse atteint sans peine les 55 km/h.

L’écholocation

L’écholocation permet aux orques de voir même dans une eau trouble et cela grâce au son. Pour schématiser, l’orque va produire un son vers l’avant. Celui ci va alors se propager et rencontrer un obstacle ou une proie. Le phénomène d’écho se produit et la fréquence du son émise se trouve bloquée et n’a pas d’autre possibilité que de repartir vers l’arrière. A cause du contact irrégulier avec l’obstacle, la fréquence de retour est modifiée. Cette dernière est captée par l’animal qui va la décoder pour créer une image virtuelle de l’obstacle. C’est l’écholocation, appelée également sonar. Cet « œil » acoustique performant permet à l’orque de localiser un banc de poissons grâce à une émission basse fréquence qui a l’avantage de se propager sur de longues distances. Néanmoins, si ce formidable prédateur désire connaître la nature de ces poissons, il devra se rapprocher pour émettre, cette fois ci, un son ayant une fréquence plus haute se propageant beaucoup moins loin mais donnant plus d’informations sur la nature de la proie…du hareng par exemple…

Structure sociale

Comme tous les delphinidés, les orques forment une société de structure matriarcale. Les familles sont composées d’une femelle et de sa descendance mais aussi de mâles et de femelles adultes. Au sein d’un même groupe, les cris de deux individus seront pratiquement similaires s’ils sont de même lignée mais légèrement différents d’un clan à un autre.

L’orque Keiko, vedette de « Sauvez Willy », refuse sa nouvelle liberté

Capturée à l’âge de deux ou trois ans en 1979 au large de l’Islande, Keiko s’est fait repérer en 1993 par la Warner Bros pour devenir la vedette du film « Sauvez Willy ». Le succès cinématographique a alors donné naissance à la fondation « Sauvez Willy » et avec plus de 10 millions de dollars, Keiko est reparti le 10 septembre 1998 sur l’archipel islandais Westman avec un avion de l’US Air-Force. Après un long apprentissage de la vie en liberté, Keiko est relâché de son enclos et après avoir nagé seul 1400 km, il a élu domicile, depuis le mois d’octobre 2002, dans un fjord norvégien beaucoup plus au sud des îles Lofoten. Serait-il impossible de rendre Keiko indépendant de l’homme ? « Sans une compagnie de grands mâles autour de lui, sans le soutien d’une matriarche, il risque d’avoir beaucoup de mal à chasser efficacement ou à courtiser une femelle, estime Christophe Guinet. Le mieux serait de le laisser en semi-liberté dans un fjord » (source : le Monde).


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